divergences sociologiques

Catégorie: religion

Radicalisme et radicalisation en France et en Europe: des erreurs analytiques importantes.

La question du radicalisme et de la radicalisation est dans tous les esprits depuis plusieurs années. C’est une question faussement nouvelle cela dit. Elle agite les sphères politiques, médiatiques, collectives et scientifiques.
A travers cet article, je souhaite pointer du doigt des insuffisances, des erreurs et des biais analytiques cruciaux qui nuisent à la réflexion et qui bloquent très en amont, à la fois la prise en compte, l’observation et l’analyse du problème que ce soit au sein des travaux scientifiques ou non.

 

  • Un travail de déconstruction inexistant: pas d’analyse sémantique ni conceptuelle.

On ne rencontre que peu de travaux de déconstruction du radicalisme donc du concept de la radicalité qui se place pourtant en amont de la notion de radicalisation.
Cette posture qui vise d’abord à interroger la radicalité est primordiale. Pourquoi? Parce que avant de définir le radicalisme et la manière dont on se radicalise (et toutes les questions qui vont avec: ou? quand? pourquoi…), il faut d’abord prendre conscience, observer, interroger et comprendre ce qui serait radical, or dans la majeure partie des travaux en sciences humaines et dans les débats qu’ils soient médiatiques ou politiques, tout se passe comme si ce qui serait radical serait évident. Tellement évident qu’on ne juge jamais nécessaire de revenir dessus. C’est une grossière erreur.
Il n’y a pas de posture qui viserait à interroger les bornes normatives de la notion de radicalité qui, je le rappelle, évoque quelque chose qui serait excessif. Lorsque nous évoquons le RADICALisme ou encore l’EXTREMisme à quelle(s) norme(s) de référence faisons nous appel? Radical par rapport aux références islamiques elles mêmes? J’en doute, pour des raisons tant ethnocentriques que de competence. Je ne pense pas que les savoirs en islamologie soient aussi rependus et triviaux que la connaissance des tables de multiplication.
Est-ce plutôt par rapport à nos socles de référence philosophiques, historiques, politiques et ainsi de suite? C’est en réalité une question qu’il faut se poser.
Déconstruire la notion de radicalité c’est commencer par s’interroger soi-même. C’est mettre en lumière les notions d’identité (nous), d’altérité (eux) et d’ipséité (moi).

  • La création d’une altérité  fantasmée.

Cette absence d’interrogation sémantique et conceptuelle entraîne ici la création d’une altérité artificielle, antagoniste et souvent extérieure ou dit autrement, la création d’un autre que nous, au potentiel de culpabilité infini, puisque nous éliminons, consciemment ou non, la phase qui vise à d’abord nous questionner nous même. La création de cette altérité imaginaire est une erreur qui fausse d’emblée le reste de la réflexion.

  • Une terminologie floue reprise sans complexe.

L’absence d’interrogation sémantique se double presque aussi logiquement d’une absence de questionnement sur la terminologie utilisée dans les analyses et les débats selon la même logique: tout se passe comme si des mots tels que islamiste, islamisme, salafiste, salafisme, radicalisme, extrémisme, fondamentalisme et tous les autres néologismes (islamo-fascisme…) seraient tellement évidents qu’il n’y aurait guère besoin de les définir. Or c’est précisément le contraire: ces mots n’ont aucune évidence définitionnelle et même aucune définition réelle.
Les discours deviennent pathologiques du fait d’une absence de définition commune. X et Y vont discuter en utilisant des termes clés qui auront peut être pour l’un comme pour l’autre comme pour Z simple auditeur, des significations différentes sans que personne n’en soit conscient.

  • La dictature du présent ou l’impossible ontogenèse.

Autre insuffisance: le fait social (le radicalisme, la radicalisation…) n’est analysé que sous l’angle à partir duquel il se présente ou qu’à partir de la manière dont on le présente.
C’est là encore une erreur pourtant tellement visible. Il n’ y a que peu de travaux de (re)mise en contexte ou de comparaison et donc aucun recul. Il faut absolument faire un travail d’ontogenèse (mot compliqué qui signifie simplement: étudier le développement de quelque chose, de ses origines et causes possibles) du problème en question qui va permettre de le saisir dans ses développements, dans ses contextes, dans ses milieux, dans ses origines, dans ses mutations. Agir en partant du problème tel qu’il est à l’instant « T » ou tel qu’il est présenté, c’est se laisser guider par l’émotionnel, et la facilité. C’est aussi se laisser imposer des obstacles inutiles. Non! Ce problème, je dois le voir, le constater et surtout, faire exploser les cadres qui m’imposeraient des contraintes de départ qui ne trouvent de réalité que dans leur acceptation inconsciente mais pourtant volontaire: c’est parce que nous les acceptons que ces cadres deviennent des entraves. Si vous les refusez, ils ne se poseront et ne s’imposeront pas à vous.

  • L’islam comme point de départ: l’erreur de la facilité.

De fil en aiguille, ces biais vont faire en sorte que c’est de l’islam dont on va partir pour penser le problème. C’est à nouveau une erreur. C’est encore une manière de designer l’autre comme responsable et point de départ mais aussi, d’exprimer son peu de goût pour la réflexion.
Étant donné que nous nous sommes épargnés un travail d’interrogation de la notion même de radicalité avant de se pencher sur le radicalisme, étant donné que nous sous sommes épargnés une réflexion sur nous même, puis sur les termes que nous utilisons et les réalités auxquelles ils revoient, puis, étant donné que nous méditons un phénomène sous le ronronnement tant de la paresse que de l’autosatisfaction qui nous empêchent un regard global le moins aliéné possible, il devient donc presque logique que nous déboucherons sur cette nouvelle  erreur. Qui plus est, c’est une erreur qui rassure car elle nous conforte dans le fait que le problème réside bien chez l’autre et pas chez nous ou en nous. En outre, il est plus agreable et facile  « d’accuser » un élément déjà construit et tout fait.
Le questionnement de l’islam quant à ses impacts dans le problème qui nous intéresse n’est pas blâmable. Au contraire, c’est interroger une hypothèse. En revanche, il est plutôt aisé de comprendre qu’en science comme dans la vie en général, la quête « du secret » donc d’une certaine manière, de la vérité ultime qui résiderait en un endroit bien précis, est une chimère. La quête du secret, c’est surtout l’incarnation de la paresse, de l’étroitesse intellectuelle et cognitive et surtout, une atrophie des sens qui ne permet pas de comprendre que la vie est un éternel mélange tant de complexité que de simplicité, je ne dis pas simplisme, qui se combinent mais qui ne sont jamais seuls. La quête du secret, c’est ne pas avoir compris cela. Partir de l’islam pour expliquer les dérives et contradictions humaines c’est vouloir s’épargner les efforts de la réflexion et designer une chose toute faite.
En réalité partir de l’islam c’est éviter de partir de nous même et toute la procédure décrite ici va dans ce sens.
Partir de l’islam c’est expliquer que tel verset du Coran au contenu violent, relatif bien souvent à des passages que l’esprit médiocre et paresseux n’aura pas compris car s’épargnant l’effort de la maîtrise des disciplines (droit musulman, théologie, histoire, anthropologie…),implantera chez tous les musulmans de la planète, le germe de la violence. Partir de l’islam pour expliquer le radicalisme c’est ne pas comprendre que quelle que soit une injonction ou un conseil, jamais celui-ci, quel qu’il soit, ne sera interprété et compris de la même manière par tous les récepteurs. C’est ne pas avoir compris que l’homogénéité des lectures et des comportements n’existent pas.

  • L’absence de posture introspective

Faire cela c’est ne pas voir que les individus mis en question (radicaux) ne sont pas exogènes à nos sociétés mais sont issus d’elles. Elles ne sont pas le fruit de l’islam.
Aussi, c’est ne pas voir que notre propre système occidental, moderne, post-moderne, capitaliste, hyper-moderne, appelons le comme il nous siéra,  est à lui même, sans avoir besoin de l’islam, générateur de violence, d’injustice ou d’inégalité. C’est ne pas vouloir observer que notre système ne considère les individus que comme des agents économiques déshumanisés, qu’il les brise et lobotomise pour les réduire à l’état d’agents de production dont le dieu est un petit bout de papier avec un chiffre dessus et à qui nous sacrifions tout y compris notre santé, notre liberté, notre honneur et notre dignité.
Le système du bonheur par la consommation est à bout de souffle. Un système qui encourage le moi sans l’autre, l’absurdité du bonheur par la possession si possible compulsive, et la contradiction de la liberté par l’aliénation du travail comme vecteur d’émancipation ne peut évoluer sans generer d’aberrations.
D’ailleurs, l’existence de ce que je nomme « des constantes sociales » (il existe aussi des constantes psychologiques que je n’évoque pas ici) chez les individus se radicalisant sous l’image de l’islam (jeunes, souvent issus de la classe pauvre ou moyenne basse, capacité de consommation faible ou réduite à son maximum, issus de l’immigration…) accrédite l’idée d’une « agression du social » et de dérives dans les comportements (délinquance, violence…) liés à elle et qui précédent l’adhésion des individus à l’islam.

Quiconque veut se pencher sur les dérives du modèle social (donc aussi économique car l’économie impacte le social) qui est le notre peut se pencher sur lui, justement comme nous le préconisions plus haut, en faisant une ontogenèse de celui-ci. Les romans de Zola, à titre d’exemple, décrivent remarquablement les débuts et dérives d’une société capitaliste, nouvellement industrielle et les dérives qui l’accompagnent: exploitation, misère, violence, drame, déchéance,  soulèvement, rébellion… Ces conditions se sont transformés aujourd’hui. Elles n’ont plus les mêmes formes ni les mêmes impacts directs fort heureusement, mais il serait illusoire et bien naïf de croire qu’elles auraient disparu. Cependant, dans les romans de Zola, est-ce l’islam qui fut à la source des violences?
D’une manière identique, même si les individus que nous souhaitons étudier actuellement se réclament subitement, et souvent tardivement de l’islam, peut-on raisonnablement croire que les comportements socialement déviants qui sont les leurs (trafics, drogue, délinquance, violence…) sont le fruit de l’islam? L’islam est une variable qui arrive tardivement et qui sert de moyen de substitution à quelque chose de défaillant: le systeme justement. Voir l’islam comme l’élément premier c’est être incapable de prendre de la hauteur et d’avoir une vision à long terme qui dépasserait 5 minutes.

CONCLUSION

Il est impératif de parer aux insuffisances et biais analytiques évoqués, non de par un ordre ou une méthode particulière, là n’est pas mon souhait, mais simplement par une prise de conscience dans un premier temps. Le reste suivra. Je ne promeut ni voie, ni méthode car ne crois ni en l’une ni en l’autre.
Je doute bien souvent de ce qu’il m’est amené à constater de par l’aspect évident de ce qui se porte à mes yeux ou mon esprit. Mais finalement, peu importe l’évidence. Si je la constate, je l’interroge quand même et s’il y a une quelconque insuffisance, je tente d’y répondre avec les moyens qui sont les miens.
La question du radicalisme est une question complexe qui ne peut trouver de développement cohérent sans posture introspective et surtout pas en concentrant son regard suspicieux sur l’autre. Elle doit aussi interroger nos savoirs, nos concepts et notre terminologie.
L’homme vit par le groupe qui préexiste à lui. Sans lui, il ne peut survivre. Il le nourrit, l’habille, lui enseigne. De là, il se crée forcement des relations d’interdépendance multiples. C’est le propre des relations humaines. Si je veux interroger un quelconque problème relatif à l’homme, j’interroge tous ses éléments: moi, nous, eux. Interroger « nous » sans « eux » est impossible, « eux » sans « nous » également et « moi » sans « nous » ni « eux » encore moins.

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La foi en islam n’est pas basée en premier lieu sur la croyance

Considérons 2 pôles:

– le premier prônant une diffusion de l’islam par la terreur, la violence, la contrainte et le contrôle.

– le second n’appartenant pas à l’univers du premier et clamant que l’islam dans ses fondations est violent, totalisant, totalitaire et contraignant.
Les premiers pourraient s’apparenter aux extrémistes religieux (daesh, boko haram…) encore qu’ici, il reste autant de religion que de principe actif dans un médicament homéopathique.
Les seconds pourraient s’apparenter aux Zemmour, Onfray et autres penseurs de télévision.

Quelle est la différence entre eux? Aucune.
Les deux pensent la même chose de l’islam et s’entendent sur le sujet.

Contrairement à ce que pensent les deux, et contrairement à nombre de religions, la foi en islam n’est pas basée sur la croyance. Elle est basée sur le souvenir.
Le souvenir de quoi nous direz-vous?

Dans la cosmogonie islamique, dieu créa les âmes alors que le cosmos n’était pas encore. Ils les créa et les rassembla devant lui de la première à la dernière. Dit autrement: du premier homme de l’histoire au dernier.
Puis une fois rassemblées, il leur demanda si elles le reconnaissaient bien comme étant leur dieu créateur. Toutes sans exception jurèrent que oui.

Et quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d’Adam et les fit témoigner sur eux-mêmes : « Ne suis-Je pas votre Seigneur?  » Ils répondirent : « Mais si, nous en témoignons… » – afin que vous ne disiez point, au Jour de la Résurrection : « Vraiment, nous n’y avons pas fait attention » (Coran s7 v172)

Un proche du prophète Mohamed apporte ce commentaire vis à vis de ce passage du Coran:

Dieu regroupa toutes les âmes appelées a venir à la vie de la première à la dernière. Il les créa, les façonna et les fit parler.

II prit d’ elles l’engagement et les fit témoigner contre elles-mêmes : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » Elles répondirent : « Mais si, nous en témoignons ».

Allah leur dit alors : « Je fais témoigner contre vous les sept Cieux et les sept terres de même que votre père afin que vous ne disiez pas le jour de la Résurrection que vous ne saviez pas. Sachez qu’il n’y a nul dieu et nul seigneur en dehors de Moi ; ne M’associez donc rien!Je vous enverrai des Messagers qui vous rappelleront Mon pacte et Mon engagement et vous feront parvenir Mes livres. »

Elles dirent : « Nous témoignons que Tu es notre Seigneur et Dieu. Nous n’avons aucun seigneur et aucun dieu en dehors de Toi. » Ils se sont soumis ce jour-là à Lui et Lui ont fait serment d’obéissance ».

Les âmes ont donc toutes reconnu Allah, dieu, à travers un serment.

L’islam ne reconnaît pas le péché originel de la Bible mais lorsqu’ Adam s’approcha de l’arbre pour en manger son fruit alors interdit par dieu, ce dernier le fit descendre sur Terre afin qu’il mérite, qu’il gagne à nouveau sa place au paradis. Naturellement sa « descendance » suivrait le même parcours.

Aussi le but premier, essentiel en islam, n’est pas de croire mais de se souvenir du serment, de la promesse des âmes à dieu que nous avons cités plus haut. Se souvenir pour pouvoir croire. D’où le passage du Coran:

Nulle contrainte en religion (…) ( Coran s2 v256)

Par ce verset, on peut comprendre que le rapport à l’islam qu’il soit par la contrainte, par la violence, le contrôle ou l’imposition n’ aucun sens. On ne peut forcer quelqu’un à se souvenir de quoi que ce soit en le fouettant, en le torturant ni même à travers aucune forme de coercition aussi minime soit-elle;

Le Coran lui même le confirme et le rappelle au prophète:

Eh bien rappelle! Tu n’es qu’un rappeleur, et tu n’es pas un dominateur sur eux. Coran s88 v21 22

Tu ne diriges pas celui que tu aimes! Mais c’est Allah qui guide qui il veut. Coran s28 v56

(…) tu n’es qu’un avertisseur (…) Coran s13 v7

L’imposition de l’islam comprise par les radicaux des deux bords initialement cités ne trouve aucun fondement islamique.
La démarche est personnelle, intime et volontaire.
Il importe à chacun de l’entreprendre ou non. Le fouet n’a jamais favorisé la découverte. Rien d’autre que la crainte et l’obéissance artificielle.
Pas plus que les gardiens de la morale de l’autre bord proches de l’overdose d’autosatisfaction sont enclins à générer clarté, sagesse et pondération.

Une ethique de la consommation en islam

Rebondissant sur un article questionnant l’aspect halal ou non du végétarisme en islam, je décide de rediriger la question et me penche sur la question d’une consommation éthique musulmane ou islamique

A travers les lunettes journalistiques et ou politiques, la question de l’éthique de la consommation en islam se dénature et se simplifie à l’extrême. Résultat : elle est souvent réduite pour le grand public à la seule question dichotomique du halal ou haram.
Pour les musulmans eux même la question n’est dans bien des cas pas maîtrisée . Nous nous retrouvons au final avec un choix binaire (halal ou haram/ licite ou illicite) complètement vidé de sa substance et de ses significations. A titre d’exemple, dans l’esprit de beaucoup, musulman ou non, pour qu’une viande soit halal, celle-ci ne doit pas être porcine et doit être égorgée. La réalité juridique, théologique et éthique est en réalité tout autre, plus profonde, plus complexe.

Pour redonner à la question de la consommation sa dimension réelle, il convient de prendre de la distance et surtout de laisser de coté toute considération journalistique et ou politique.
Réduire la question d’une éthique de la consommation en islam au halal/haram, autorisé/interdit c’est passer à coté de toute explication conceptuelle qui permette de saisir en profondeur les explications réelles.

Nous tenterons dans un développement simple et accessible, de montrer la manière dont l’islam invite l’individu  à penser l’éthique, à une foi qui appelle la réflexion. Pour cela, nous évoquerons dans un premier temps la manière les sociétés peuvent considérer le monde et la nature suivant la typologie de l’ethnologue Philippe DESCOLA. Dans un second temps nous verrons où se place l’islam au sein de cette classification puis nous verrons quel rapport l’islam entretient  avec le principe actuel de consommation.

La vision de la nature dans les sociétés occidentales

La question écologique à depuis un moment déjà pénétré la sphère de la consommation. Au delà du « bio » très en vogue de nos jours, des habitudes de consommation périphériques plus ou moins élaborées existent. Du simple végétarien, au végétalien en passant par les adeptes du « uniquement cru », d’autres ne s’alimentent que par des jus de légumes. Citons également les fameux régimes « detox » très à la mode. Tous ont un socle commun : la prise en compte de l’environnement qu’il soit écologique ou « egotique », qui inclut le corps comme environnement de l’esprit, du « je ».
La problématique écologique dans le monde occidental est au final assez récente. Elle naît de la prise de conscience des dégradations de la sphère environnementale du fait des activités humaines.
L’environnement est alors considérée comme une ressource, comme bien consommable.
Cette vision du monde est à rapprocher d’une vision dite « naturaliste » développée par P. DESCOLA.
Dans son ouvrage Par delà nature et culture, l’auteur propose une théorie dans laquelle il explique que le monde peut-être observé et considéré de 4 manières différentes :

– animiste
– naturaliste
– analogique
– totémique

Dans une vision naturaliste, le monde est inanimé. Il est vivant certes mais il n ‘a aucune intentionnalité, aucune intériorité :

« (…) une discontinuité des intériorités et une continuité des physicalités, […] les lois universelles de la matière et de la vie servant au naturalisme de paradigme pour conceptualiser la place et le rôle dévolus à la diversité des expressions culturelles de l’humanité ».

En d’autres termes, il y a une continuité des « physicalités » c’est à dire des procédés biologiques, mécaniques, physiologiques communs entre les hommes et le reste de la nature, mais qu’il y à discontinuité des « intériorités » c’est à dire que l’homme est différent de tous les autres êtres vivants. Lui seul possède une âme, une conscience et lui seul peut-exprimer cette intériorité. La nature n’est que le conglomérat de mécanismes physico-chimiques.
D’une certaine manière, la prise de conscience écologique a comme moteur principal l’anthropocentrisme : le bien-être de la planète n’a aucune importance, ce qu’il faut c’est la protéger pour que l’homme, différent et supérieur puisse survivre.

La vision de la nature dans l’islam

La vision islamique diffère très nettement du naturalisme de DESCOLA. Elle se rapproche plus d’une vision dite « animiste ».
Ainsi, la nature tout comme l’homme, possède une intériorité c’est à dire que les éléments de la nature pensent, communiquent, agissent, ont une conscience et même un sens moral qu’il s’agisse du ciel, de la terre, d’une montagne, d’un arbre, d’un cailloux, d’un animal, de la mer., des planètes…. Le monde humain, animal, végétal ne présente aucune différence. Pour DESCOLA il y à « une continuité des intériorités et des physicalités. »

Le Coran exprime des similitudes sur l’organisation du monde animal par rapport à l’homme :

« Nulle bête rampant sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne vive en société à l’instar de vous-mêmes. Et Nous n’avons rien omis dans le Livre éternel. Puis c’est vers leur Seigneur qu’ils feront tous retour»

A de nombreuses reprises, le Coran évoque des similitudes entre l’homme et l’environnement.
L’islam met également en lumière des possibilités de communication inter-espèces et intra-especes sur un mode aussi élabore que celui des hommes.
La conception islamique du monde naturel tant animal que végétal ne marque aucun trait de séparation vis à vis de l’homme. Dans un hadith, un chameau se plaint de sa condition auprès du prophète qui passait prés de lui :
L’imam Ahmed rapporte que ‘Abd Allah ibn Ja’far a dit :

« Un jour, l’Envoyé d’Allah me fit monter en croupe et me tient des propos que je ne devais divulguer à personne. Quand l’Envoyé d’Allah allait faire ses besoins, il se dissimulait derrière un monticule ou dans une palmeraie. Un jour, il entra dans une palmeraie appartenant à un Auxiliaire Médinois quand soudain un chameau vint à lui en blatérant et en pleurant. L’Envoyé d’Allah lui flatta la bosse et l’encolure et le chameau se calma. « Qui est le propriétaire de ce chameau ? » demanda le Prophète. Un jeune Médinois dit : « Ce chameau m’appartient, ô Envoyé d’Allah ! – Ne crains-tu pas Allah dans ton comportement avec cet animal qu’Allah a mis en ta possession ? » lui demanda l’Envoyé d’Allah. « Il s’est plaint à moi en me disant que tu l’affamais et que tu l’épuisais. »

Ce hadith met en lumière une conscience animale, une capacité de prise de conscience de soi, des autres et surtout la manifestation et l’existence d’émotions semblables à celles des hommes.

Dans un autre hadith, c’est un palmier qui ressent des émotions et de la tristesse face à une situation particulière :

« Le prophète avait l’habitude de faire son sermon sur le tronc d’un palmier. Un jour ses compagnons avaient décidé de lui construire une estrade pour faire ses discours. La première fois ou le prophète l’utilisa, ce dernier et ses compagnons entendirent des plaintes et des pleurs qui venaient du palmier, lequel se plaignit que le prophète ne l’utilisait plus. Il posa alors ses mains sur le tronc qui se tut et se calma. »

Ce hadith souligne l’existence la capacité d’analyse d’une situation de la part du végétal (le prophète se servait de moi, désormais il ne le fait plus) et l’expression d’émotions identiques à celles des hommes.

Mentionnons enfin l’histoire du prophète Joseph (dans la tradition islamique) abandonné par ses frères dans un puits et prétendument dévoré par un loup selon eux.
Le père de Joseph s’en alla trouver le loup et s’entretint avec lui. Le loup expliqua n’y être pour rien et explique avoir vu la scène alors qu’il allait rendre visite à un vieil ami qu’il n’avait pas vu depuis longtemps.
Ce que cette dernière histoire révèle, c’est que cet animal possède un système de relation social aussi développé que l’être humain avec des subtilités qui ne sont pas le propre de l’homme tel qu’un positionnement sur une échelle temporelle par exemple (rendre visite à un ami qu’il n’a pas vu depuis longtemps).

L’homme dans la conception islamique du monde n’est en rien un élément central. La seule différence entre lui et les autres éléments de la création et donc de la nature réside dans le fait que tous se sont soumis automatiquement et volontairement à l’ordre de dieu échappant ainsi au salut ou à la damnation éternelle. Seul l’homme à fait le choix d’adhérer ou non aux commandements divins, se retrouvant ainsi responsable de sa propre destinée future, de son salut ou de sa damnation. Pour synthétiser : la nature s’est d’emblée constituée soumise à dieu alors que l’humain a fait le choix de l’être ou non avec les conséquences fâcheuses ou heureuses qui en découleront :

« Nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes la responsabilité. Ils ont refusé de la porter et en ont eu peur, alors que l’homme s’en est chargé; car il est très injuste [envers lui-même] et très ignorant. » (Sourate 33, verset 72).

La nature est rendue facile pour l’homme. Dieu la lui a assujettis pour plus de facilité de vie et afin qui reconnaisse plus facilement les signes divins :

« Allah, c’est Lui qui vous a assujetti la mer, afin que les vaisseaux y voguent, par Son ordre, et que vous alliez en quête de Sa grâce afin que vous soyez reconnaissants.
Et Il vous a assujetti tout ce qui est dans les cieux et sur la terre, le tout venant de Lui. Il y a là des signes pour des gens qui réfléchissent» (Sourate 45, verset 12 et 13).

Néanmoins, cela ne signifie pas qu’il puisse agir de manière légère ou irraisonnée vis à vis d’elle. Dans un hadith dit « quodsi » dieu dit :

« Oh fils d’ Adam, mes anges te suivent jour et nuits pour écrire ce que tu dis et ce que tu fais de peu ou d’énorme. Le ciel témoignera alors de ce qu’il a vu de toi, la terre de ce que tu as fais sur son sol. Le soleil, la lune et les étoiles de ce que tu dis et de ce que tu fais (…) »

Dans un autre de ces hadith, la terre adresse une mise en garde à l’homme :

« (…) Ô fils d’Adam. Tu marches sur mon dos et ton retour est vers mon ventre. Tu pèches sur mon dos et tu seras torturé dans mon ventre (…) aussi, restaure moi et ne me détruis pas. »

La nature questionnera l’homme sur ces agissements et lui demandera des comptes.
Comme le souligne T. RAMADAN dans sa biographie sur le prophète Mohamed, l’écologie prônée par l’islam est moins une écologie pilotée par l’urgence et la nécessité mais elle est plus une écologie basée sur le respect de la création dans un monde ou tous les éléments dépendent les uns des autres.

Vers une remise en question des méthodes de consommation ?

Le musulman est donc est invité à se montrer respectueux de la nature laquelle pourra se retourner contre lui comme dans le hadith ci-dessus.
Mais dans nos sociétés d’abondance pour citer P. CLASTRES, comment se positionner face à une exploitation de la nature poussée à son maximum, à outrance, au delà même des besoins, dans une optique capitaliste coupée justement de toute dimension éthique et au détriment d’un équilibre naturel ?
A titre d’exemple, comment se positionner sur la question de la consommation de viande dans le cadre islamique étant donné les méthodes actuelles d’exploitation et d’abattage ?
Nous l’avons vu précédemment, la consommation en islam est soumise à une position statutaire : une denrée est soit licite (halal) soit illicite (haram). Mais au delà d’une position de statut, il existe des conditions préalables qui sont souvent ignorées.
Pour qu’une viande soit halal, il ne suffit pas qu’elle soit égorgée et qu’elle ne soit pas d’origine porcine. Il ne faut pas faire attendre la bête selon un hadith donc une parole du prophète. La question du transport peut donc se poser ici.
La bête ne doit pas voir la lame du couteau. Elle ne doit pas voir l’abattage d’autres animaux. Elle ne doit pas non plus être mise à mort à l’endroit où une autre bête à été tuée avant elle.
La question de l’abattage industrielle se pose plus que franchement ici. Allons même plus loin en disant que les règles et conditions d’abattage en islam sont incompatibles avec les méthodes industrielles utilisées actuellement. Dit encore autrement, les fausses problématiques soulevées par les politiques et les médias concernant la viande halal en France ou en Europe sont sans objet étant donné que la viande halal en Europe n’existe pas !
Ce type de questionnement peut s’étendre plus globalement à d’autres sphères. Prenons par exemple la consommation d’œufs. Le questionnement précédant sur le sujet de la consommation carnée peut aussi se transposer sur la question de la consommation d’œuf : quelles sont les conditions d’élevages des volailles, de production d’œufs ?
Là aussi, des problèmes apparaissent. Une poule ne voit jamais la lumière du jour, ne peut se déplacer ni même battre des ailes, condamnée à vivre sur une surface pas plus grande qu’une feuille A4.
D’un point de vue theologico-juridique, alors que la consommation d’œufs est d’ordinaire halal, celui-ci devient impropre à la consommation et peut basculer vers un statut d’interdit.
On peut continuer à déborder sur les méthodes de production de lait, sur l’élevage industriel de poisson et ainsi de suite.

Le principe du bonheur par la consommation prônée par le capitalisme de nos sociétés post-industrielles, a été rendu possible par la démolition de la pensée religieuse en occident depuis la révolution industrielle. Dans son ouvrage « la société de consommation« ,  J. BAUDRILLARD évoque la consommation comme « proprement l’ équivalent du salut ».

La vision islamique du salut ou même du bonheur passe par un lien avec le divin et une certaine distance face aux bien matériels même si elle ne condamne pas la richesse et la possession. La contradiction de ces 2 modes de pensée suggère des voies de pensée et des modes d’action complètement différents et donc une éthique et une consommation différentes. La consommation ne peut se faire les yeux bandés, les oreilles bouchés et l’esprit indifférent face à l’environnement définitivement vivant et doté de droits.

Des comportements nouveaux

Fort de ce constat, toute la nécessité d’un questionnement éthique en islam en matière de consommation apparaît et se légitimise. Des alternatives sont possibles et peuvent se mettre en place. Certains refusent de consommer de la viande et tendent vers le végétarisme. Cette pratique n’est en rien interdite par la religion à partir du moment ou le positionnement reste honnête c’est à dire dès lors que l’individu ne déclare pas la consommation de viande contraire à la religion ; autrement dit, tant que l’individu comprend que le culte autorise la liberté de consommer ou non de la viande dans des conditions adaptées.
La question du « bio » est également digne d’intérêt et peut s’avérer être une aire de retournement valable pour nombre de musulmans, l’envie étant de consommer mieux, en étant plus en phase avec sa religion et son environnement.

On va retrouver également des engagements auprès de la cause animale mais aussi des questionnements quant à la consommation de viande selon les méthodes d’abattages légales (abattoirs), certains préférant alors sacrifier l’animal de manière plus digne et moins cruelle en le mettant à mort au sein même de la ferme ou l’animal est vendu se mettant du même coup en position de contrevenant à la loi qui interdit ces pratiques. Il est loin le temps du cliché du musulman égorgeant son mouton dans la baignoire.

Les questionnements vont aujourd’hui au delà et s’étendent même au monde de la finance avec l’apparition de banques islamiques censées répondre aux exigences juridiques de l’islam  et dont l’aspect éthique n’est pas à négliger (interdiction de l’intérêt, pas de transaction ni donc de bénéfice avec des secteurs comme celui de l’armement etc). Le concept ne séduit d’ailleurs pas que des musulmans. Cela dit les réalités qui entourent le développement de cette « finance islamique » sont moins glorieuses qu’il n’apparaît et l’aspect purement business n’est pas à négliger comme le souligne à nouveau T. RAMADAN dans son ouvrage que nous évoquerons plus loin. Mais il convient d’abandonner les polémiques médiatiques et politiques qui ne voudraient voir dans ce mouvement qu’un vulgaire repli communautaire.
Il est donc intéressant de souligner une adaptabilité du consommateur musulman face à une rigidité supposée des principes qui sont les siens.

Une meilleur lecture et une analyse contextuelle plus pertinente

La lecture littéraliste des textes en islam n’est en réalité pas un courant majoritaire. Elle est souvent confondue avec une ignorance des textes et une ignorance des contextes interprétatifs bien réels en islam. C’est cette ignorance qui empêche au final tout raisonnement, tout exercice de la pensée qui puisse permettre à la fois à nombre de croyant de prendre conscience du monde qui nous entoure mais aussi de résoudre les problèmes qui accompagnent cette évolution du monde à l’image de ce hadith ou le prophète Mohamed questionne un de ses compagnons afin s’assurer de ses compétences juridiques et de ses capacités d’adaptation en tant que futur juge au Yémen.
Le prophète lui demande comment va t-il juger ? Le compagnon en question explique qu’il jugera selon le Coran et la sunnah (traditions prothétiques). Puis le prophète Mohamed lui demande : « Et si tu n’y trouves rien » ?. Alors le futur juge répond qu’il fera en fonction de sa sincérité et de ses facultés d’adaptation pour coller aux maximum aux préceptes des enseignements islamiques.
Ce hadith suffit à lui seul pour délégitimer toute lecture litteraliste ou toute vision trop englobante des textes ou tout serait écrit et ou donc, tout effort interprétatif et intellectuel seraient inutile. Cette question a fait l’objet d’un ouvrage riche et complexe de l’universitaire et islamologue T. RAMADAN : L’islam, la reforme radicale. L’ouvrage propose une approche nouvelle et analytique du droit islamique vis à vis des évolutions sociales et scientifiques en vue d’un questionnement éthique et théologique nouveau.

Conclusion

La conception animiste du monde et de la nature en islam dynamise et bouscule les angles d’approche des questions islamiques notamment sur des questions environnementales.
Nous pouvons à loisir observer ici que la volonté de considérer les conceptions islamiques du monde en une simple liste d’interdits et de permissions est une conception trop sclérosée mais aussi trop simpliste. Cette critique devrait attirer l’attention du musulman trop catégorique ou rigide dans ses prises de position mais aussi celle du chercheur, du politique, du journaliste ou du simple observateur.
Quoi qu’il en soit, encore un fois, l’abandon des perspectives journalistiques ou médiatiques permet l’émergence de questions plus profondes, plus riches et permet la mise en perspective de problématiques passionnantes, moins passionnées et plus axées sur les réalités de vie que sur des positionnements obligés, qui poussent à la binarisation, au simplisme et aux jugements de valeur. C’est d’ailleurs lorsque l’on se détache du jugement de valeur que la réflexion peut apparaître et la pensée se libérer.

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