Le cas Zemmour.

Fort du succès de son dernier ouvrage « Le suicide français », Éric Zemmour repasse sous le feu des projecteurs.

Plutôt que de commenter cet ouvrage, il nous semble plus important de revenir sur la trame profonde de l’auteur.

La trame est le terreau fertile (ou non) sur lequel certaines idées sont susceptibles de pousser plus que d’autres. Ainsi, comprendre cette trame, c’est comprendre le système de pensée et donc les mécanismes et rouages qui amènent à une pensée spécifique.

Repérer la trame chez un auteur ou un interlocuteur n’est pas une logique pernicieuse, c’est un procédé général qui permet de placer l’ auteur dans un courant de pensée ou dans une direction particulière. C’est un exercice qui permet en outre et surtout de repérer et comprendre les « failles » de l’objectivité lorsque l’ouvrage se réclame objectif et de repérer et comprendre la logique devenue presque inconsciente de l’auteur ou interlocuteur. C’est donc un travail élémentaire sur lequel on ne devrait faire l’impasse.

La trame de Zemmour

Généralement, une trame, une tendance n’est pas bien compliquée à repérer. Dans son cas, politiquement l’homme est clairement à droite.

Il est vrai que d’un point de vue politique actuelle, le clivage gauche/droite n’est plus aussi net qu’autrefois et que le concept n’a presque plus de sens. Mais pour nous positionner sur un logique historique ou sociologique volontairement caricaturale, disons qu’il se situe dans un courant conservateur. Encore faut-il se demander ce dont il s’agit de conserver ? Nous y reviendrons.

Sa vision est passéiste. Elle consiste à trouver des solutions (politiques) à travers un retour à. Il s’agit de regarder en arrière pour trouver des solutions aux perspectives futures. Il s’agit de fixer d’un cadre rigide pour ne pas plier face aux déformations inévitables.

Quel est ce « cadre rigide » ? C’est souvent celui d’une morale du passé, d’une autorité souvent enjolivée et fantasmée qui fut ; d’un temps ou la corruption humaine, idéologique, morale, religieuse, politique était moindre, ou l’environnement, le cadre de vie était meilleur, plus sain, plus simple.

Quelles sont ces « déformations inévitables » ? Ce sont les contraintes du présent, du futur venant « altérer » cette tranquillité. Ce sont ces problématiques juridiques, politiques, sociologiques, idéologiques, économiques qui sont l’essence même de la vie en mouvement et qui viennent troubler un fantasme de vie tranquille dans laquelle ces problématiques seraient éliminées grâce à un modèle intemporel et invincible trouvé en regardant vers le passé.

D’une certaine manière, cette manière de penser le monde renvoie aux schémas des religions élaboré par Mircéa Eliade.

Il explique (d’une manière que nous simplifions par soucis de concision) que les presque toutes les religions voient la vie et le monde comme un cycle ou un cercle. Chaque cycle avançant et évoluant dans le temps mais avec une logique de dépérissement, de dérèglement, d’affaiblissement. De manière simple, le monde avance inéluctablement vers sa fin et s’écroulera pour laisser place à un cataclysme destructeur puis générateur d’un cycle nouveau, parfait à ses débuts puis reproduisant le processus en se dégradant à nouveau et ainsi de suite.

La vision passéiste de de Zemmour d’une certaine manière reprend ce schéma. Il conçoit le présent comme une déperdition substantielle et le futur comme une attaque à venir allant accentuer cette déperdition.

Sa pensée se voulant plus descriptive qu’active, il ne fait que regarder en arrière, regrettant un passé enjolivé et un bonheur perdu.

Nous pouvons dire que là se trouve la trame de l’auteur.

Dans les actes

Concrètement, sa pensée en ce qui concerne la France se traduit par ce qu’on appelle en anthropologie une vision « essentialiste » ou « primordialiste ».

Qu’est ce que cela signifie ?

Encore une fois de manière sommaire, cela équivaut à concevoir la France comme une entité essentielle, métaphysique, non construite, d’apparition inévitable et quasi-mystérieuse, presque d’ordre naturelle, sortie du sol, lui donnant un caractère quasi éternel et intemporel, ce qui amène au passage à une sacralisation quasi automatique. C’est imaginer que la France a toujours existé, qu’elle est le fruit de la nature et très secondairement le fruit d’un construit historique, social et culturel.

Cette vision est couplée à une conception très segmentarisée des territoires, des peuples et des cultures qui sont pensés comme confinés à des territoires dont les frontières géographiques sont très imperméables et hermétiques et dont des territoires idéologiques sont foncièrement très antagonistes (islam vs occident, pauvres d’Afrique vs France, immigrés pakistanais vs Grande-Bretagne…).

Cette vision des choses pousse donc l’auteur à toujours considérer l’environnement comme une menace potentielle et à regarder vers le passé souvent avec nostalgie mais aussi parfois avec agressivité pour défendre un idéal en voie de perdition. Le passé est assumé et même enjolivé, épuré de tout épisode sombre qui peut toujours trouver une explication légitimante et atténuante (rôle de Pétain, vision particulière de Vichy etc). L’avenir en revanche n’est vu que de manière forcement sombre, ce peut aisément expliquer le titre funèbre de son dernier ouvrage « le suicide français ».

Cette conception des peuples, des idéologies mais aussi de la vision de la France permet de comprendre pourquoi alors les étrangers sont la cible de Zemmour. Ils viennent diluer un « patrimoine génétique » français d’essence éternel, intemporel et naturel plus encore s’ils sont pauvres, non européens, arabes ou musulmans ce qui peut inclure des combinaisons diverses (arabes tout court, musulmans tout court, pauvres et arabes, pauvres et musulmans, noirs musulmans et pauvres…)

L’histoire personnelle de l’auteur nous éclaire également sur ce qui nous intéresse à la base à savoir la trame de l’auteur.

Enfant de parents juifs issus de l’ancienne Algérie française, il regrette la perte de ce territoire au profit des algériens eux-mêmes. On retrouve encore une fois un regret nostalgique, un regard  triste vers un passé positif et inaccessible.

Il en demeure une rancœur vis à vis des algériens, mais aussi des maghrébins et plus globalement de l’Islam qu’il conçoit comme étant justement la trame des comportements des populations mentionnées, source de cet épisode injuste et fruit d’une souffrance familiale.

Il ne reconnaît d’ailleurs pas ce que le langage commun appelle « l’islamisme ». Pour lui l’islamisme est l’islam. Rappelons que la question n’est pas de savoir si sa position est juste ou non mais de comprendre la position qu’est la sienne dans le soucis de définir la trame de l’auteur à travers sa pensée.

Synthèse

Nous pouvons donc repérer dans cette tentative d’analyse de tendance de fond de l’auteur, 2 aspects fondamentaux :

  • une tendance « essentialiste » ou « primordialiste » marqueuse d’une vision passéiste du monde et générant une certaine aversion pour les peuples étrangers non européens.
  • une tendance d’influence plus psychologique ou personnelle marquant une aversion pour les peuples issus du monde arabe et ou musulman.

Ces 2 points essentiels représentent donc l’orientation des idées de l’auteur. C’est sur cette clé de voûte que s’appuie l’argumentation générale de Zemmour.

Cette tentative de dégagement d’un squelette de la pensée chez un auteur est une entreprise qui nous semble saine et productive. Elle permet une meilleure compréhension et donc une meilleure lecture des propos à la lumière des contextes. Propos qui au final doivent être digérés pour générer à leur tour une pensée nouvelle et non un emmagasinage simple d’arguments et d’idées. L’objectif étant au final une pensée construite, nouvelle, personnelle et libérée de la dépendance du maître ou du connaisseur pour devenir soi-même sujet connaissant.