Radicalisme et radicalisation en France et en Europe: des erreurs analytiques importantes.

par redwane34

La question du radicalisme et de la radicalisation est dans tous les esprits depuis plusieurs années. C’est une question faussement nouvelle cela dit. Elle agite les sphères politiques, médiatiques, collectives et scientifiques.
A travers cet article, je souhaite pointer du doigt des insuffisances, des erreurs et des biais analytiques cruciaux qui nuisent à la réflexion et qui bloquent très en amont, à la fois la prise en compte, l’observation et l’analyse du problème que ce soit au sein des travaux scientifiques ou non.

 

  • Un travail de déconstruction inexistant: pas d’analyse sémantique ni conceptuelle.

On ne rencontre que peu de travaux de déconstruction du radicalisme donc du concept de la radicalité qui se place pourtant en amont de la notion de radicalisation.
Cette posture qui vise d’abord à interroger la radicalité est primordiale. Pourquoi? Parce que avant de définir le radicalisme et la manière dont on se radicalise (et toutes les questions qui vont avec: ou? quand? pourquoi…), il faut d’abord prendre conscience, observer, interroger et comprendre ce qui serait radical, or dans la majeure partie des travaux en sciences humaines et dans les débats qu’ils soient médiatiques ou politiques, tout se passe comme si ce qui serait radical serait évident. Tellement évident qu’on ne juge jamais nécessaire de revenir dessus. C’est une grossière erreur.
Il n’y a pas de posture qui viserait à interroger les bornes normatives de la notion de radicalité qui, je le rappelle, évoque quelque chose qui serait excessif. Lorsque nous évoquons le RADICALisme ou encore l’EXTREMisme à quelle(s) norme(s) de référence faisons nous appel? Radical par rapport aux références islamiques elles mêmes? J’en doute, pour des raisons tant ethnocentriques que de competence. Je ne pense pas que les savoirs en islamologie soient aussi rependus et triviaux que la connaissance des tables de multiplication.
Est-ce plutôt par rapport à nos socles de référence philosophiques, historiques, politiques et ainsi de suite? C’est en réalité une question qu’il faut se poser.
Déconstruire la notion de radicalité c’est commencer par s’interroger soi-même. C’est mettre en lumière les notions d’identité (nous), d’altérité (eux) et d’ipséité (moi).

  • La création d’une altérité  fantasmée.

Cette absence d’interrogation sémantique et conceptuelle entraîne ici la création d’une altérité artificielle, antagoniste et souvent extérieure ou dit autrement, la création d’un autre que nous, au potentiel de culpabilité infini, puisque nous éliminons, consciemment ou non, la phase qui vise à d’abord nous questionner nous même. La création de cette altérité imaginaire est une erreur qui fausse d’emblée le reste de la réflexion.

  • Une terminologie floue reprise sans complexe.

L’absence d’interrogation sémantique se double presque aussi logiquement d’une absence de questionnement sur la terminologie utilisée dans les analyses et les débats selon la même logique: tout se passe comme si des mots tels que islamiste, islamisme, salafiste, salafisme, radicalisme, extrémisme, fondamentalisme et tous les autres néologismes (islamo-fascisme…) seraient tellement évidents qu’il n’y aurait guère besoin de les définir. Or c’est précisément le contraire: ces mots n’ont aucune évidence définitionnelle et même aucune définition réelle.
Les discours deviennent pathologiques du fait d’une absence de définition commune. X et Y vont discuter en utilisant des termes clés qui auront peut être pour l’un comme pour l’autre comme pour Z simple auditeur, des significations différentes sans que personne n’en soit conscient.

  • La dictature du présent ou l’impossible ontogenèse.

Autre insuffisance: le fait social (le radicalisme, la radicalisation…) n’est analysé que sous l’angle à partir duquel il se présente ou qu’à partir de la manière dont on le présente.
C’est là encore une erreur pourtant tellement visible. Il n’ y a que peu de travaux de (re)mise en contexte ou de comparaison et donc aucun recul. Il faut absolument faire un travail d’ontogenèse (mot compliqué qui signifie simplement: étudier le développement de quelque chose, de ses origines et causes possibles) du problème en question qui va permettre de le saisir dans ses développements, dans ses contextes, dans ses milieux, dans ses origines, dans ses mutations. Agir en partant du problème tel qu’il est à l’instant « T » ou tel qu’il est présenté, c’est se laisser guider par l’émotionnel, et la facilité. C’est aussi se laisser imposer des obstacles inutiles. Non! Ce problème, je dois le voir, le constater et surtout, faire exploser les cadres qui m’imposeraient des contraintes de départ qui ne trouvent de réalité que dans leur acceptation inconsciente mais pourtant volontaire: c’est parce que nous les acceptons que ces cadres deviennent des entraves. Si vous les refusez, ils ne se poseront et ne s’imposeront pas à vous.

  • L’islam comme point de départ: l’erreur de la facilité.

De fil en aiguille, ces biais vont faire en sorte que c’est de l’islam dont on va partir pour penser le problème. C’est à nouveau une erreur. C’est encore une manière de designer l’autre comme responsable et point de départ mais aussi, d’exprimer son peu de goût pour la réflexion.
Étant donné que nous nous sommes épargnés un travail d’interrogation de la notion même de radicalité avant de se pencher sur le radicalisme, étant donné que nous sous sommes épargnés une réflexion sur nous même, puis sur les termes que nous utilisons et les réalités auxquelles ils revoient, puis, étant donné que nous méditons un phénomène sous le ronronnement tant de la paresse que de l’autosatisfaction qui nous empêchent un regard global le moins aliéné possible, il devient donc presque logique que nous déboucherons sur cette nouvelle  erreur. Qui plus est, c’est une erreur qui rassure car elle nous conforte dans le fait que le problème réside bien chez l’autre et pas chez nous ou en nous. En outre, il est plus agreable et facile  « d’accuser » un élément déjà construit et tout fait.
Le questionnement de l’islam quant à ses impacts dans le problème qui nous intéresse n’est pas blâmable. Au contraire, c’est interroger une hypothèse. En revanche, il est plutôt aisé de comprendre qu’en science comme dans la vie en général, la quête « du secret » donc d’une certaine manière, de la vérité ultime qui résiderait en un endroit bien précis, est une chimère. La quête du secret, c’est surtout l’incarnation de la paresse, de l’étroitesse intellectuelle et cognitive et surtout, une atrophie des sens qui ne permet pas de comprendre que la vie est un éternel mélange tant de complexité que de simplicité, je ne dis pas simplisme, qui se combinent mais qui ne sont jamais seuls. La quête du secret, c’est ne pas avoir compris cela. Partir de l’islam pour expliquer les dérives et contradictions humaines c’est vouloir s’épargner les efforts de la réflexion et designer une chose toute faite.
En réalité partir de l’islam c’est éviter de partir de nous même et toute la procédure décrite ici va dans ce sens.
Partir de l’islam c’est expliquer que tel verset du Coran au contenu violent, relatif bien souvent à des passages que l’esprit médiocre et paresseux n’aura pas compris car s’épargnant l’effort de la maîtrise des disciplines (droit musulman, théologie, histoire, anthropologie…),implantera chez tous les musulmans de la planète, le germe de la violence. Partir de l’islam pour expliquer le radicalisme c’est ne pas comprendre que quelle que soit une injonction ou un conseil, jamais celui-ci, quel qu’il soit, ne sera interprété et compris de la même manière par tous les récepteurs. C’est ne pas avoir compris que l’homogénéité des lectures et des comportements n’existent pas.

  • L’absence de posture introspective

Faire cela c’est ne pas voir que les individus mis en question (radicaux) ne sont pas exogènes à nos sociétés mais sont issus d’elles. Elles ne sont pas le fruit de l’islam.
Aussi, c’est ne pas voir que notre propre système occidental, moderne, post-moderne, capitaliste, hyper-moderne, appelons le comme il nous siéra,  est à lui même, sans avoir besoin de l’islam, générateur de violence, d’injustice ou d’inégalité. C’est ne pas vouloir observer que notre système ne considère les individus que comme des agents économiques déshumanisés, qu’il les brise et lobotomise pour les réduire à l’état d’agents de production dont le dieu est un petit bout de papier avec un chiffre dessus et à qui nous sacrifions tout y compris notre santé, notre liberté, notre honneur et notre dignité.
Le système du bonheur par la consommation est à bout de souffle. Un système qui encourage le moi sans l’autre, l’absurdité du bonheur par la possession si possible compulsive, et la contradiction de la liberté par l’aliénation du travail comme vecteur d’émancipation ne peut évoluer sans generer d’aberrations.
D’ailleurs, l’existence de ce que je nomme « des constantes sociales » (il existe aussi des constantes psychologiques que je n’évoque pas ici) chez les individus se radicalisant sous l’image de l’islam (jeunes, souvent issus de la classe pauvre ou moyenne basse, capacité de consommation faible ou réduite à son maximum, issus de l’immigration…) accrédite l’idée d’une « agression du social » et de dérives dans les comportements (délinquance, violence…) liés à elle et qui précédent l’adhésion des individus à l’islam.

Quiconque veut se pencher sur les dérives du modèle social (donc aussi économique car l’économie impacte le social) qui est le notre peut se pencher sur lui, justement comme nous le préconisions plus haut, en faisant une ontogenèse de celui-ci. Les romans de Zola, à titre d’exemple, décrivent remarquablement les débuts et dérives d’une société capitaliste, nouvellement industrielle et les dérives qui l’accompagnent: exploitation, misère, violence, drame, déchéance,  soulèvement, rébellion… Ces conditions se sont transformés aujourd’hui. Elles n’ont plus les mêmes formes ni les mêmes impacts directs fort heureusement, mais il serait illusoire et bien naïf de croire qu’elles auraient disparu. Cependant, dans les romans de Zola, est-ce l’islam qui fut à la source des violences?
D’une manière identique, même si les individus que nous souhaitons étudier actuellement se réclament subitement, et souvent tardivement de l’islam, peut-on raisonnablement croire que les comportements socialement déviants qui sont les leurs (trafics, drogue, délinquance, violence…) sont le fruit de l’islam? L’islam est une variable qui arrive tardivement et qui sert de moyen de substitution à quelque chose de défaillant: le systeme justement. Voir l’islam comme l’élément premier c’est être incapable de prendre de la hauteur et d’avoir une vision à long terme qui dépasserait 5 minutes.

CONCLUSION

Il est impératif de parer aux insuffisances et biais analytiques évoqués, non de par un ordre ou une méthode particulière, là n’est pas mon souhait, mais simplement par une prise de conscience dans un premier temps. Le reste suivra. Je ne promeut ni voie, ni méthode car ne crois ni en l’une ni en l’autre.
Je doute bien souvent de ce qu’il m’est amené à constater de par l’aspect évident de ce qui se porte à mes yeux ou mon esprit. Mais finalement, peu importe l’évidence. Si je la constate, je l’interroge quand même et s’il y a une quelconque insuffisance, je tente d’y répondre avec les moyens qui sont les miens.
La question du radicalisme est une question complexe qui ne peut trouver de développement cohérent sans posture introspective et surtout pas en concentrant son regard suspicieux sur l’autre. Elle doit aussi interroger nos savoirs, nos concepts et notre terminologie.
L’homme vit par le groupe qui préexiste à lui. Sans lui, il ne peut survivre. Il le nourrit, l’habille, lui enseigne. De là, il se crée forcement des relations d’interdépendance multiples. C’est le propre des relations humaines. Si je veux interroger un quelconque problème relatif à l’homme, j’interroge tous ses éléments: moi, nous, eux. Interroger « nous » sans « eux » est impossible, « eux » sans « nous » également et « moi » sans « nous » ni « eux » encore moins.

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